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lnter-être ou l’interdépendance de tous les phénomènes

Par Thich Nhat Hanh 

Si vous êtes poète, vous verrez clairement un nuage flotter dans cette feuille de papier. Sans nuage, il n’y aurait pas de pluie; sans pluie, les arbres ne pousseraient pas ; et sans arbre, nous ne pourrions pas faire de papier.

 

Le nuage est essentiel pour que le papier soit ici devant nous. Sans le nuage, pas de feuille de papier. Ainsi, il est possible de dire que le nuage et la feuille de papier « inter-sont ». Le mot « inter-être » ne figure pas encore dans le dictionnaire, mais en combinant le préfixe « inter » et le verbe « être », nous obtenons un nouveau verbe, inter-être. Sans nuage, nous n’aurions pas de papier ; nous pouvons donc dire que le nuage et la feuille de papier inter-sont. 
En regardant encore plus en profondeur dans cette feuille de papier, nous y voyons aussi le soleil. Sans soleil, la forêt ne pourrait pousser. En fait, rien ne pourrait pousser, nous ne pourrions nous développer. Par conséquent, nous percevons aussi la présence du soleil dans cette feuille de papier. 

Le papier et le soleil inter-sont. 

En continuant d’observer, nous découvrons également le bûcheron qui a coupé l’arbre et l’a amené à la fabrique de papier. Et nous voyons aussi le blé : nous savons que cet homme n’aurait pu vivre sans son pain quotidien. C’est pourquoi le blé qui a servi à la confection du pain dont s’est nourri le bûcheron, est présent dans cette feuille de papier. Et le père et la mère du bûcheron y sont également. Si nous observons de cette manière, nous remarquons que, sans tous ces éléments, cette feuille de papier ne pourrait exister. 

En examinant encore plus profondément, 
nous y découvrons aussi notre présence. 

Ce n’est pas difficile à voir : lorsque nous regardons cette feuille, celle-ci fait partie de notre perception. Votre esprit s’y trouve et le mien aussi. Par conséquent, nous pouvons dire que tout est présent dans cette feuille de papier. Il vous sera impossible de me montrer une seule chose qui n’y soit pas – le temps, l’espace, la terre, la pluie, les minéraux du sol, le soleil, le nuage, la rivière, la chaleur. . . Tout coexiste avec cette feuille de papier. Voilà pourquoi je pense que le mot « inter-être » devrait être dans le dictionnaire. 

« Etre, c’est inter-être ». 
Vous ne pouvez pas « être » simplement par vous- même. 
Vous devez forcément inter-être avec toutes les autres choses. 

Cette feuille de papier est parce que tout le reste est. Supposez que nous essayions de retourner un seul de ces éléments à sa source. Supposez que nous renvoyions sa lumière au soleil. Pensez-vous que l’existence de cette feuille de papier soit alors possible ? Non, sans la lumière du soleil, rien ne peut exister. Si nous retournions la bûcheron à sa mère, nous n’aurions pas non plus de papier. Le fait est que cette feuille est uniquement constituée d’éléments « non-papier », et que, si nous retournions ces éléments « non-papier » à leurs sources respectives, il n’y aurait alors plus de papier du tout. Sans ces éléments « non-papier », tels que l’esprit, le bûcheron, la lumière du soleil, etc., il n’y a pas de papier. Aussi fine que soit cette feuille, elle contient en elle-même tout l’univers. » 

Le Coeur de la Compréhension, édition du Village des Pruniers, pp. 7-10 
Thich Nhat Hanh

Méditer fait du bien au cerveau – article paru dans Les Echos ( sept 2019 )

Le neurologue belge Steven Laureys publie chez Odile Jacob un livre très accessible montrant tous les bienfaits de la méditation sur notre esprit. Le moine bouddhiste Matthieu Ricard a été son cobaye avant de devenir son préfacier.

 

la méditation et ses effets sur le cerveau
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Les livres sur la méditation font florès. Mais  « La Méditation, c’est bon pour le cerveau » (Odile Jacob, septembre 2019) se détache du lot, en ce sens qu’il est signé par un neurologue mondialement réputé. Le Dr Steven Laureys dirige, au CHU de Liège, le Centre du cerveau. Spécialiste du coma et des états de conscience altérés, il fait le point sur tout ce que la neurologie a pu apprendre et démontrer au sujet des bienfaits de cette pratique héritée du bouddhisme sur notre matière grise et notre état mental. Passionnant.

Votre livre illustre l’intérêt que la méditation, sous ses différentes formes (« de concentration sur la respiration », « de pleine conscience »), commence à susciter dans la communauté neuromédicale. Où en sont les recherches sur ce que vous appelez les « neurosciences contemplatives » ?

 

On constate depuis le début des années 2000 une montée en flèche du nombre d’études sur la méditation. Rien que l’an dernier, on a recensé plus de 1.200 articles scientifiques sur la seule méditation de pleine conscience, ce qui traduit à l’évidence un intérêt réel et grandissant. Cela dit, du point de vue méthodologique, toutes ces études ne se valent pas, il y a à boire et à manger. Si l’on ne considère que les études cliniques, plus lourdes à mettre en place mais aussi plus rigoureuses et plus solides, la méditation est encore loin de faire jeu égal avec la médication ! Un peu plus de 1.300 études cliniques lui ont été consacrées au cours des vingt dernières années, un chiffre à comparer aux 4.500 études cliniques conduites en moyenne chaque année sur les antidépresseurs. A l’évidence, on ne peut pas attendre de l’industrie pharmaceutique qu’elle consacre autant d’argent à la méditation, qui représente pour elle un retour sur investissement nul, qu’au développement de nouvelles molécules. La médecine d’aujourd’hui néglige encore trop les alternatives à la pharmacopée, qu’il s’agisse de la méditation ou d’autres techniques. Je suis convaincu que la médecine de demain sera plus globale, plus intégrative : elle piochera plus volontiers dans une boîte à outils qui contiendra les médicaments, car il est évident que ceux-ci sont parfois nécessaires, mais ne s’y limitera pas.

Pour les expériences que vous avez menées à Liège, vous avez bénéficié d’un cobaye de choix en la personne de votre ami le moine bouddhiste Matthieu Ricard, qui compte plus de 60.000 heures de méditation au compteur. Ce n’est pas vraiment Monsieur Tout Le Monde…

La présence de Matthieu Ricard était pour nous, scientifiques, une opportunité extraordinaire, et il faut se féliciter que des êtres d’exception comme lui acceptent de quitter leur monastère pour venir de temps en temps s’enfermer dans nos labos. Evidemment, comme vous le dites, Matthieu n’est pas exactement Monsieur Tout-le-monde. Mais, en même temps, quand on entreprend de mesurer avec nos instruments – IRM structurelle et fonctionnelle, PET Scan, électroencéphalographie (EEG), etc. – les effets de la méditation sur le cerveau, il est plus facile de les détecter et de les décrire précisément si l’on a affaire à un grand athlète de l’esprit, à un médaillé d’or olympique de la méditation, qu’à un simple novice. En neurologie comme dans d’autres sciences, c’est bien souvent par l’étude des « cas extrêmes » qu’on fait progresser les connaissances. Cela dit, nombre d’études montrent – et c’est le message numéro un de mon livre – que la méditation commence à avoir des effets positifs sur le cerveau dès les premiers exercices. Il suffit de s’y mettre, et c’est à la portée de tout un chacun. Pas besoin de devenir moine bouddhiste !

Ces effets, justement, quels sont-ils ?

Ils se manifestent à un triple niveau. Sur la structure même du cerveau, d’abord : il est fascinant de constater, grâce à l’imagerie, que la pratique de la méditation se traduit in fine par un épaississement de la matière grise dans des zones déterminantes pour l’attention (cortex cingulaire et préfrontal), la régulation interne de nos émotions (insula et amygdale) et la mémoire (hippocampe). Sur la connectivité du cerveau, ensuite : la matière blanche, ces faisceaux d’axones myélinisés qui interconnectent les neurones formant la matière grise, est elle aussi renforcée par la méditation. Je peux vous dire que, pour un septuagénaire, Matthieu a une matière blanche exceptionnelle ; les deux hémisphères de son cerveau, notamment, sont beaucoup mieux connectés entre eux que ce à quoi on peut s’attendre de la part d’un homme de son âge. Le troisième et dernier niveau auquel on perçoit par imagerie les effets de la méditation est celui de l’activité cérébrale elle-même.

A cet égard, vous vous arrêtez assez longuement dans votre livre sur une étude publiée en 2004 dans la prestigieuse revue « PNAS »…

Oui, car c’était une étude remarquable, qui a fait date. Elle impliquait d’ailleurs déjà Matthieu Ricard qui en a été l’un des co-signataires avec Antoine Lutz, un chercheur de l’Inserm à Lyon que je considère comme le pionnier, en France, des études de neurosciences sur la méditation. Elle montrait que le cerveau d’un patient en train de méditer émet plus d’ondes gamma que la normale. Ces ondes électriques de très haute fréquence (supérieure à 35 Hz) que sont les ondes gamma témoignent d’une activité cérébrale intense, par exemple lorsque nous accomplissons une action qui met tous nos sens en éveil. L’activité électrique enregistrée sur le cerveau des grands méditants montre une plus grande présence d’ondes gamma, quelle que soit la tâche effectuée. La même étude mettait aussi en lumière, chez ces sujets, une activité très intense au niveau du cortex préfrontal gauche par rapport à la partie droite, ce qui a été interprété comme la preuve d’une capacité très développée à ressentir des affects positifs. En cas de dépression, c’est souvent l’inverse qui se présente.

Votre propre groupe, à Liège, a lui aussi été à l’origine d’une première mondiale, résumée dans une étude parue l’an dernier dans « Brain Stimulation » et également co-signée par Matthieu Ricard…

Oui, et je peux vous dire que le jour où nous avons pour la première fois réalisé cette expérience, nous avons eu le sentiment de vivre une journée historique ! Lorsque vous allez chez votre généraliste et qu’il vous tapote le genou avec un petit marteau, votre jambe bouge sans que vous n’y puissiez rien : c’est un réflexe. Notre expérience consiste à faire un peu la même chose avec le cerveau. Avec une espèce de maillet placé sur le dessus de la tête et envoyant de puissantes ondes magnétiques, on a activement stimulé une zone précise du cerveau de Matthieu et observé comment celui-ci réagissait. Ce test, très robuste, a déjà été pratiqué sur des centaines de sujets « ordinaires » et, à chaque fois, on a pu constater que le cerveau ainsi soumis à ce choc externe s’en trouve perturbé, il réagit d’une façon quasi « réflexe », sans que la volonté du patient n’y puisse rien. Sauf dans le cas de Matthieu Ricard. Sa longue pratique de la méditation lui a donné un tel contrôle de son esprit qu’il a été capable, pour la première fois dans l’histoire de la neurologie, d’influencer ce test, et dans deux sens opposés !

Qu’entendez-vous par « dans deux sens opposés » ?

Dans la théorie de l’information intégrée de mon ami le neuroscientifique Giulio Tononi, dont ce test est dérivé, le degré de conscience est exprimé par un chiffre variant de 0 à 1. Pour un état cérébral donné, ce degré de conscience reste constant, un sujet n’a pas de prise sur lui ; il diminue en revanche de deux tiers si ce sujet entre dans un sommeil profond et sans rêve, ou s’il subit une anesthésie générale, ou si un accident le plonge dans le coma. Mais lorsque Matthieu est entré, à notre demande, dans une méditation de pleine conscience, les enregistrements de son activité cérébrale effectués parallèlement au test du choc externe ont révélé un degré de conscience supérieur à la valeur attendue. A l’inverse, lorsque nous lui avons demandé de se mettre dans un état d’« opacité cognitive auto-induite » – disons, pour simplifier, une sorte d’état zombie -, nous avons pu constater qu’il avait très vite réussi à faire descendre nos valeurs mesurées. Cela dit, j’insiste sur le fait qu’il s’agit là d’un résultat exceptionnel, dont seuls des champions de la méditation sont capables.

Et pour les autres, les débutants ?

La méditation produit là aussi des effets sur le cerveau, de plus en plus d’études le montrent sans ambiguïté. Le cerveau n’est pas un muscle, mais il est doué d’une formidable propriété – la plasticité – qui rend la comparaison avec un muscle pertinente. Pratiquer telle ou telle forme de méditation permet de « muscler » telle ou telle zone de son cerveau. C’est comme pour le sport, un terme tout aussi générique que celui de méditation. On ne renforce pas les mêmes muscles selon que l’on soulève des haltères ou que l’on fait un jogging. On choisit une discipline sportive en fonction du bénéfice que l’on souhaite en retirer. Il en va de même avec la méditation, dont il existe de multiples formes. Mais toutes ont des effets bénéfiques sur le cerveau, que l’on soit malade ou en bonne santé, que l’on aille mentalement bien ou pas…

Yan Verdo 

Nouvel article paru dans Le Monde sur la méditation. A méditer !

Antonio Pele : « L’engouement pour la méditation est une réponse aux exigences toujours plus aiguës du capitalisme »

Par 
Publié le 02 août 2019

Professeur de droit et de libertés publiques à l’Université pontificale catholique de Rio de Janeiro et adepte de la méditation, Antonio Pele voit dans l’engouement pour cette pratique une réponse à l’accélération du néolibéralisme.

Antonio Pele est professeur à l’université pontificale catholique de Rio de Janeiro (PUC-Rio), où il enseigne les libertés pu­bliques et la théorie critique du droit. Diplômé de l’Institut d’étu­des politiques de Bordeaux, l’auteur de Direitos humanos e neoliberalismo (Rio de Janeiro : Lumen, 2018, non traduit) a préalablement été en poste à l’université Carlos-III de Madrid, dont il est docteur en droit. Ses recherches portent sur les droits ­fondamentaux, la dignité humaine et le néolibéralisme.

Comment vous êtes-vous intéressé aux relations entre la méditation et le capitalisme ?

Une partie de mes recherches portent sur les relations de pouvoir et la question des inégalités à travers le développement du capitalisme contemporain. Or on constate une synchronie entre l’engouement pour des techniques comme le yoga ou la méditation et le développement d’un capitalisme de plus en plus exigeant. On assiste à une sorte de captation de ces techniques pour les recycler au service de l’efficacité et de modes de productivité toujours plus contraints. Des entreprises comme Google créent des centres de méditation pour que leurs employés puissent être plus concentrés dans leurs activités. A notre insu, l’engouement pour la méditation conduit à mieux répondre aux vicissitudes de notre société et aux exigences les plus aiguës du capitalisme contemporain.

Est-ce contradictoire avec la façon dont la méditation a été pensée à l’origine ?

Le développement des pratiques aujourd’hui n’est pas contradictoire avec les fondements de la méditation mais il en limite la finalité. La méditation consiste, par l’observation de ses sensations et ses émotions, à créer un espace de liberté qui conduit à moins réagir, par l’envie ou l’aversion, aux événements. Elle permet d’apprendre à mieux se connaître, à avoir conscience que le bonheur est accessible maintenant et pas dans une vie future ou passée, ou dans la dépendance au travail. En la réduisant à une source de concentration dans le cadre professionnel, on en reste à la première phase, nécessaire pour commencer à méditer, mais partielle.

« La méditation se démocratise, dans la pratique – au travail, à l’école… –, mais également dans la façon dont elle se vend. Il s’agit de la“McMindfulness”, la méditation McDo »

On peut se demander si, de la même façon que pour l’économiste Max Weber le protestantisme était à la base du capitalisme, la méditation ne serait pas aujourd’hui un prolongement de l’éthique protestante et une nouvelle stratégie du capitalisme. Le philosophe slovène Slavoj Zizek, qui consacre un chapitre de son livre Event (en anglais, 2014) au rapport entre bouddhisme, méditation et capitalisme, soutient avec humour que si Max Weber devait réécrire son ouvrage L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme, cela deviendrait aujourd’hui « l’éthique bouddhiste et l’esprit du capitalisme global ».

Pourtant, les pratiques méditatives préexistaient au capitalisme, notamment dans les grandes religions.

C’est vrai que ces techniques sont millénaires et que leur pratique existe dans de nombreuses religions : on les trouve dans le bouddhisme, l’islam avec le soufisme, le christianisme avec Loyola… Dans la philosophie classique, Epicure, Marc Aurèle ou Sénèque enseignaient eux aussi des pratiques pour apprendre à vivre mieux, bien avant que le capitalisme ne se développe. Mais ces techniques, historiquement, étaient réservées à une élite. Il fallait appartenir à une communauté religieuse ou à une partie éduquée de la société ; aujourd’hui la méditation se démocratise, il y a un effet de massification, non seulement dans la pratique – au travail, à l’école… –, mais également dans la façon dont elle se vend, par exemple à travers les propositions marchandes ou les applications qui, sur smartphone, aident à méditer. Il s’agit de la « McMindfulness », la méditation McDo.

En quoi ce phénomène de démocratisation est-il gênant si méditer permet au plus grand nombre de ralentir face à l’accélération des rythmes de vie ?

Il est important de préciser que le but de mon travail n’est pas de critiquer la méditation. Je médite moi-même et suis venu à la méditation par la philosophie. Il y a beaucoup d’aspects positifs dans la pratique de la méditation, notamment dans son rapport au temps ou dans les relations qu’elle nous aide à construire avec les autres.

« Le danger de certaines approches méditatives, c’est de dépolitiser les individus en faisant passer l’éthique de soi avant le politique »

Mais elle peut aussi conduire à accepter le monde tel qu’il est, à s’adapter à cette accélération et aux inégalités qui se creusent, sans vouloir les remettre en cause. Elle peut induire chez certaines personnes l’idée que c’est en se changeant soi-même que l’on va changer le monde. Et que si l’on n’y parvient pas, c’est à cause d’un « mauvais karma ». C’est en quelque sorte une façon de faire le jeu du capitalisme, ou en tout cas de ne pas le remettre en cause. Or la méditation seule ne peut pas changer le monde. Ce n’est pas en méditant qu’on va résoudre les inégalités dans le monde ou le réchauffement climatique. De tels changements réclament un engagement politique. Le danger de certaines approches méditatives, c’est de dépolitiser les individus en faisant passer l’éthique de soi avant le politique.

Que voulez-vous dire ?

Le capitalisme est entré dans une phase néolibérale depuis les années 1980. C’est un mot fourre-tout, sur la définition duquel on n’est pas tous d’accord. mais une des caractéristiques qui fait l’unanimité est que le néolibéralisme incite l’individu à gérer sa vie, toutes les composantes de son existence. Michel Foucault a montré que le néolibéralisme ne se définit pas seulement par la primauté du marché, la privatisation ou un moindre Etat, mais qu’il se fonde aussi sur l’idée que l’humain devient « entrepreneur de soi », il doit gérer ses dettes, ses aptitudes, son employabilité, mais aussi ses émotions, ses compétences et sa conscience.

Nous sommes tous devenus les gestionnaires des petites entreprises que sont nos vies. Nous devons apprendre à gérer nos émotions avec l’aide de ce que Michel Foucault appelle les « technologies de soi », une terminologie née dans les années 1980 qui désigne le fait que la philosophie grecque et romaine, au-delà des écrits, consiste aussi et avant tout en des pratiques, un apprentissage pour mieux se comprendre, faire en sorte que notre vie soit, par exemple, une œuvre d’art.

La pratique de la méditation nous aiderait à mieux gérer notre « capital humain » ?

L’idée de capital humain, modélisée par l’économiste Gary Becker et le courant sociologique de l’école de Chicago aux Etats-Unis, suggère que l’individu ne peut se résumer à son rôle économique de travailleur dans la société, et que l’autorité publique, l’Etat, doit investir massivement pour son bien-être, notamment par l’éducation.

Mais elle nous renvoie aussi à une dimension plus individuelle. Nous disposons d’aptitudes innées et acquises qu’il faudrait apprendre à gérer pour mieux s’adapter aux exigences de la société. Les méthodes vont être différentes selon le milieu social. Comme le souligne Maurizio Lazzarato dans La Fabrique de l’homme endetté (Amsterdam, 2011), il y a l’accompagnement à Pôle emploi pour les employés et les chômeurs, le « coaching » pour les cadres supérieurs, la pratique de la méditation ou du yoga ou le recours à la psychologie pour les classes moyennes.

Chacun devient responsable de la gestion de son aptitude au bien-être ?

C’est l’un des apports de Michel Foucault d’avoir eu cette clairvoyance, pour certains un peu polémique, de voir dans le néolibéralisme, alors qu’il était à peine en train de se développer, non seulement la privatisation de nos vies mais la responsabilisation des individus. Il nous faut investir dans un capital, décider ce qui sera le plus rentable en fonction d’un bilan coût-bénéfice : vais-je faire une retraite ou une psychanalyse ? En cas d’erreur, de mal-être, on peut toujours consulter des experts pour apprendre de nos échecs et nous aider à rebondir…

L’idée centrale, c’est que, lorsque cela va mal, rien ne sert de changer la société ou de remettre en cause le système, mieux vaut se changer soi-même. C’est encore plus juste depuis la crise de 2008, après laquelle on a vu un redéploiement du capitalisme. On aurait pu alors imaginer une autre voie, mais pas du tout ! L’augmentation des inégalités n’a fait que croître depuis lors, de même que la demande faite aux individus d’une résilience toujours plus grande.

« Apprendre à méditer, c’est mettre une certaine distance vis-à-vis de l’acte de consommer ou de l’idée de compétitivité, en cultivant l’empathie avec les êtres humains »

On constate néanmoins que ces pratiques ouvrent aussi à une plus grande liberté vis-à-vis de la société de consommation. La méditation peut-elle être une porte d’entrée à des engagements plus politiques ?

Toutes les « technologies de soi » restent en effet, au fond, des pratiques de résistance. Ces pratiques ne peuvent pas être réduites à des techniques d’adaptation ou de concentration. Apprendre à méditer, c’est mettre une certaine distance vis-à-vis de l’acte de consommer ou de l’idée de compétitivité, en cultivant l’empathie avec les êtres humains. La méditation peut aussi transformer notre relation à la nature, la conscience de notre responsabilité vis-à-vis des autres êtres vivants et du fait que l’humain n’est pas plus important que les autres.

Dans leur diffusion aujourd’hui, on peut donc aussi voir le germe d’un changement, les prémices d’une société différente, plus égalitaire et respectueuse de l’environnement. Des expériences d’autres modes de vie se mettent en place, et le défi consiste à allier la méditation et le politique. Fredric Jameson, critique littéraire américain et théoricien politique marxiste, a écrit un jour qu’il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme. Et aujourd’hui, il me semble que l’on préfère sauver le capitalisme au détriment du monde. Tout n’est peut-être pas joué si l’on continue à inventer de nouveaux rapports à soi et aux autres.

Rembourser la méditation de pleine conscience ?

 Méditation de pleine conscience, mais que fait la Sécu ?

 

Art Libération du 29 juillet 2019 
Au moment où Agnès Buzyn décidait de ne plus rembourser l’homéopathie, le ministère de la Santé vantait les mérites de «la pleine conscience».

C’est le Canard enchaîné qui, le premier, a évoqué un colloque qui s’est tenu récemment au ministère de la Santé, sous la présidence du professeur Jérôme Salomon, directeur général de la santé, sur le thème :«Pleine conscience : lever les doutes, ouvrir les perspectives».

Loin de nous l’idée de critiquer cette sage méditation dite de «pleine conscience» et son corollaire, le MBSR (réduction du stress par la pleine conscience). Pour la petite histoire et pour ceux qui en doutent, la pleine conscience, ce n’est pas n’importe quoi. C’est du sérieux. «Implantée aux Etats-Unis depuis plus de trente ans dans les domaines médicaux grâce au programme créé par Jon Kabat-Zinn, la méditation pleine conscience est en France une pratique reconnue et enseignée par des professionnels», expliquent ses promoteurs. Le but ? «S’entraîner à être et à rester présent quelle que soit la situation (agréable, désagréable) avec tous les phénomènes mentaux et corporels qui surgissent alors, afin de réduire les états de mal-être avec soi-même et les autres et de devenir un être conscient et éveillé dans sa vie.»

«Réel engouement»

 

Bref, la maîtrise de soi et de ses émotions, qui pourrait ne pas y souscrire ? En tout cas, le directeur général de la santé, en ouverture de ce colloque, n’a pas manqué de saluer l’événement. «C’est un grand honneur pour moi», a commencé par dire ce très sérieux professeur de santé publique. «Le nombre de publications en ce domaine en moins de vingt ans a explosé. Aujourd’hui près de 3 millions d’utilisateurs, et 13 millions de séances ont été écoutés. Il y a un réel engouement.» Puis, notant que cette pratique agit «sur le renforcement des mécanismes cognitifs, pour maintenir un bien-être subjectif», le directeur de la santé s’est félicité de ce succès car cela rejoint «le virage vers la prévention portée par le gouvernement… C’est une ambition forte du président de la République», a-t-il même évoqué. Enfin pour les sceptiques, il a précisé que cette pratique donnait des résultats très positifs «sur l’attention, sur les symptômes dépressifs, leur prévention»,mais aussi «sur la diminution de la pression artérielle», et même «sur la gestion de la douleur». Comment donc y résister, d’autant que l’air de rien cela permet d’économiser le coût éventuel d’un recours aux médicaments.

Examen de passage

En réécoutant ce discours dithyrambique, on notait qu’au même moment le ministère de la Santé s’apprêtait à dérembourser les médicaments homéopathiques pour des raisons inversées : manque d’évaluations, manque de service médical rendu, etc. Pourquoi l’une et pas l’autre ? Si ces deux pratiques ont le point commun de ne pas faire de mal, on peut se demander si la pleine conscience aurait réussi l’examen de passage de la Haute Autorité de santé, celle-ci ayant pour charge d’étudier «scientifiquement» la réelle efficacité desdites pratiques.

La méditation de pleine conscience n’est pas remboursée par l’assurance maladie, et donc la question ne se pose pas. Mais imaginons un instant… Vu les bénéfices qu’évoque le professeur Jérôme Salomon, on se dit quelle injustice que cette méditation ne soit pas prise en charge par la collectivité. Surtout quand on note  que peu après, dans ce colloque, est intervenu Dominique Steiler, titulaire de la chaire «paix économique, Mindfulness et bien-être au travail» de l’école de management de Grenoble. Non seulement cela vous apporte la paix intérieure mais aussi la paix… économique. Que demander de plus?

Eric Favereau

 

Yasmine Lienard, psychiatre. Ce que la méditation m’a appris

Méditation et santé Yasmine Liénard : « La méditation m’a appris que le mal-être ne se guérit pas avec la tête mais avec le corps »

Article publié dans Le Monde  du 30 /07/2019

La psychiatre explique  comment et pourquoi elle a introduit la méditation dans le champ de la médecine afin d’accorder une place plus grande aux émotions et aux sensations corporelles des patients.

Tribune. J’ai découvert la méditation alors que j’étais en train d’effectuer mon clinicat à l’hôpital Sainte-Anne à Paris. En concentrant mon attention sur mon souffle et mon corps comme la pleine conscience m’y invitait, j’ai ressenti des bienfaits sur mon état de stress et mes relations professionnelles ou personnelles. Ce fut pour moi un choc, un réveil à ma vraie nature, à quelque chose que je connaissais déjà mais que j’avais enfoui au nom de mes diktats personnels de réussite, de performance, et qui créaient cette souffrance que je ne pouvais nommer.

Lire l’article complet 

Cecilia Berder : méditer et reprendre les rênes.

Cécilia Berder : avec la méditation, « ma progression sportive a été phénoménale »

Mindfulness Based Stress Reduction Croyants ou pas, ils sont nombreux à consacrer chaque jour un temps à la méditation. Effet de mode ou vague de fond ? Chaque semaine, l’un de ces aventuriers de l’intime nous raconte pourquoi il médite. Troisième volet de notre série : l’escrimeuse Cécilia Berder, championne du monde de sabre par équipes aux Mondiaux 2018.

J’ai commencé la méditation à une époque où je sentais que je devais passer un cap.

Lire l’article / Le Monde du 97 juillet 2019 

 

Thierry Marx et la méditation

Thierry Marx : « La méditation m’aide à savoir ce qui me correspond dans mon métier de chef »

Chef doublement étoilé et créateur d’écoles de cuisine gratuites pour les jeunes éloignés de l’emploi, il raconte pourquoi il médite.

débuter la méditation avec le programme MBSR J’ai commencé à méditer il y a une vingtaine d’années, par besoin de solitude et de silence. Je viens d’une extraction sociale très modeste où la confrontation était la règle, on ne m’aurait jamais parlé de yoga ou de méditation. J’ai d’abord fait des démarches vers la prière, mais je n’étais pas convaincu du fait que ce besoin de silence relevât d’une spiritualité religieuse. C’est en me rendant en Asie que j’ai découvert la méditation et le bouddhisme zen, que j’ai essentiellement appris par mimétisme auprès de moines.

Lire l’article / Le monde du 30 juin 2019

Démocratiser la méditation…

  « Nous avons un combat à mener pour démocratiser la méditation » dixit Delphine Batho ( Le Monde.fr) 

gérer son stress avec la méditation

Nombreux sont ceux qui consacrent quotidiennement un temps à la méditation. Chaque semaine, l’un de ces aventuriers de l’intime nous raconte pourquoi il médite. Premier épisode : Delphine Batho, ancienne ministre de l’écologie, députée et présidente de Génération écologie.

Lire l’article / Le Monde du 23 Juin 

 

Mindfulness : Méditation de pleine conscience par Sylvie Chabas